Réponses du ministre russe des Affaires Étrangères Sergueï Lavrov aux questions des médias à l’issue de son entretien avec le secrétaire d’Etat américain, John Kerry. Paris, 5 juin 2014.

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Question : Aujourd’hui, c’est la première rencontre après une pause de deux mois?

Le Ministre Lavrov: Eh bien, ce n’est pas tout à fait exact, car nous avons communiqué avec le secrétaire d’Etat américain John Kerry. Je ne crois pas que deux mois soient passés depuis notre dernier entretien. Surtout que nous parlons régulièrement au téléphone.

Aujourd’hui, on a passé en revue l’ensemble des questions au cœur de nos relations, en mettant, bien sûr, l’accent sur la situation autour de l’Ukraine, qui — et c’est évident — affecte ces relations. Nous avons entendu la réponse à nos appels répétés à prêter l’attention au fait que l’Ukraine devrait, quand même, agir de manière à se conformer aux accords négociés avec les États-Unis, l’Union européenne dans le cadre de la Déclaration de Genève du 17 avril et de la «feuille de route», élaborée par le Président de l’OSCE, Président de la confédération suisse et Président en exercice de l’OSCE, Didier Burkhalter, sur la base de cette déclaration. La «feuille de route» détaille les avancées que nous voulons tous voir se réaliser en Ukraine et qui dépendent principalement de parties ukrainiennes elles-mêmes.

John Kerry a partagé notre opinion que la situation devrait être amenée précisément sur cette voie et qu’il faut empêcher que les événements en Ukraine n’incitent davantage les antagonismes. Il a reconnu qu’en ce sens, l’exigence la plus importante — que nous avons inscrit dans la déclaration à Genève et qui a été a affirmée dans l’accord du 21 février -, c’est la cessation de toutes les violences. Nous avons confirmé la nécessité d’une cessation immédiate des opérations militaires (la soi-disant «opération anti-terroriste»), qui ont dépassé toutes les limites de l’acceptable. Vous savez que l’artillerie et les avions de combat «ratissent» des quartiers pacifiques et que de plus en plus de civils y périssent.

Nous présumons que nos partenaires américains nous ont entendus. Nous espérons fortement que leur influence sur les autorités de Kiev actuelles et sur le Président élu Piotr Porochenko sera utilisée pour s’assurer que le processus d’escalade des tensions et des confrontations cesse, et qu’un cessez-le feu soit déclaré (ce à quoi nous appelons depuis longtemps), ce qui permettrait de peser sur les parties ukrainiennes des deux côtés, en les invitant à s’asseoir à la table et à commencer à négocier les mesures à prendre pour que leur pays devienne paisible, calme et stable. Cela implique, tout d’abord, un processus constitutionnel avec la participation de toutes les forces politiques et les régions, visant à élaborer un cadre qui soit confortable et qui puisse assurer la sécurité et les droits légitimes culturels, linguistiques et autres de toutes les personnes vivant en Ukraine. Je pense que, la-dessus, nous avons une compréhension mutuelle.

J’ai attiré l’attention de mon homologue sur le fait que certaines des actions auxquelles ont procédé les États-Unis et l’UE ce dernier temps, et surtout ces derniers jours (la réunion dans le cadre de l’OTAN, la réunion du G-7, les déclarations qui y ont été adoptées), n’aident pas vraiment à créer l’atmosphère propice à un dialogue, mais au contraire, qui engendrent chez certains dirigeants à Kiev, l’illusion que tout leur est permis. C’est une approche inacceptable qui ne mène à rien de bon. J’espère que j’ai été entendu par John Kerry.

Je le répète, demain auront lieu les célébrations dédiées au débarquement des forces alliées en Normandie. Le président russe Vladimir Poutine y assistera. Nous voulons rendre hommage à tous ceux qui ont créé le deuxième front et ont renforcé l’avancement victorieux de l’Armée rouge. Je pense que ce sera une bonne occasion pour qu’aujourd’hui aussi, nous puissions unir nos efforts pour prévenir de nouveaux conflits sur le continent européen et pour que nous trouvions les voies et moyens de rétablir la paix en Ukraine. Mais il n’y a que les Ukrainiens eux-mêmes qui puissent accomplir cette tâche. Nous devons les aider et aucun des acteurs externes qui influent sur telle ou telle partie ukrainienne, ne devrait attiser les passions ou inciter des intransigeances, ni provoquer certaines actions de part et d’autre qui viseraient à faire remporter la victoire sur une autre partie du peuple ukrainien. Voilà de quoi on sera probablement amené à s’occuper demain.

Question : Pourriez-vous préciser, à cet égard, si le secrétaire d’État a évoqué la possibilité qu’il puisse avoir une influence sur Piotr Porochenko?

Le Ministre Lavrov : Nous avons parlé du fait que nous devons influencer toutes les parties ukrainiennes et envoyer des signaux appropriés au président qui a été élu par le peuple ukrainien et qui se prépare à son investiture. Quant au fait que nos partenaires américains peuvent exercer et exercent une influence sur Piotr Porochenko, nous n’en avons aucun doute. Ceci est confirmé par le fait que ce n’est pas à Donbass que s’est rendu le Président élu Piotr Porochenko en premier lieu, comme il l’avait pourtant prévu, mais en Pologne, pour rencontrer le président Barack Obama.

Question : Pour sa part, la Russie a-t-elle exprimé sa disposition à exercer une influence sur les régions du sud-est, sur les opposants au gouvernement de Kiev et sur la République de Donetsk?

Le Ministre Lavrov : Les Républiques populaires de Donetsk et Luhansk sont dirigées par des individus qui partent du principe que les décisions unilatérales qui ont été prises après le coup d’Etat sont inacceptables. Il est clair que cette confrontation ne peut pas durer éternellement. Mais il est également clair que les gens qui sont en désaccord total avec la façon dont a été renversé le pouvoir à Kiev, et dont il a été saisi, ont le droit de défendre leurs positions. En fin de compte, ils ne sont pas tellement préoccupés par les méthodes et les formes que par le fond de la question. Et la ligne de fond, c’est qu’ils ont leurs droits, qu’ils veulent défendre leur culture, leurs traditions, célébrer leurs fêtes, et non pas les anniversaires de Shuhevitch ou de Bandera, qu’ils veulent parler leur langue et enseigner aux enfants dans la langue qu’ils considèrent comme leur langue maternelle. Ils souhaitent que, dans les régions où ils vivent, le gouvernement et les autorités locales soient élus par les gens qui y résident.

Je ne pense pas vraiment qu’il s’agit d’exigences indécentes. Au sein de toute société civilisée — aux termes de toutes les conventions des droits de l’homme qui ont été adoptées et qui sont en vigueur en Europe – ce sont des demandes absolument légitimes. Je pense qu’à présent, la chose la plus importante est de répondre aux souhaits de la population, d’entamer un dialogue sur la manière de parvenir à des accords de cohabitation et sur la façon dont les différentes régions de l’Ukraine vont organiser leurs compétences? Pour démarrer une telle discussion, vous devez arrêter le massacre de civils. La violence doit cesser des deux côtés, de tous les côtés, car il y existe également ce qu’on appelle la troisième force.

Je suis convaincu que le premier pas devrait être fait par celui qui se considère garant de la sécurité de son État et en premier lieu, par les individus qui se sont proclamés être l’Autorité. Ceci est une loi de la politique et, en tant que telle, elle est incontournable. C’est pourquoi, en tout premier lieu, il faudra arrêter la soi-disant opération «anti-terroriste» qui n’est, en fait, qu’une opération punitive. Je suis sûr que, dans ce cas-là, Lugansk et Donetsk, feront ce qu’ils ont dit à plusieurs reprises, à savoir qu’ils seront prêt à cesser le feu et s’asseoir à la table des négociations. Que cela soit en ligne directe ou par des intermédiaires — cela n’aura plus d’importance. Ce qui est primordial c’est de cesser le feu et d’entamer un dialogue.

Question : La Russie, va t-elle tenter d’exercer son influence sur les Républiques populaires de Donetsk et Lugansk, si Piotr Porochenko cesse le feu et s’il arrête l’opération?

Le Ministre Lavrov : Vous savez, il nous serait inutile de tenter quoi que ce soit. La chose la plus importante est de cesser toute violence de tous les côtés. Et tous ceux qui peuvent peser sur les diverses parties ukrainiennes, devraient y contribuer. Mais le premier pas — et je pense que c’est incontestable – devrait être fait par les autorités ukrainiennes, qui sont tenues de renoncer à la décision d’utiliser l’armée contre son propre peuple. Je pense que le président élu Piotr Porochenko, comme l’a déclaré hier le président russe Vladimir Poutine dans une interview avec les médias français, a une occasion unique de prendre une telle mesure, qui pourrait servir de signal au rassemblement et au lancement des négociations visant à aboutir à un accord.