L’intervention et les réponses du Ministre des Affaires étrangères de la Russie Sergueï Lavrov aux questions des médias lors de la conférence de presse conjointe avec le Ministre de la Défense russe Sergueï Choïgou sur les résultats des consultations entre les Ministres des Affaires étrangères et de la Défense de la Fédération de Russie et des États-Unis, Washington, le 9 août 2013

Une réunion des Ministres des Affaires étrangères et de la Défense de la Russie et des Etats-Unis dans le format «deux plus deux» s’est tenue aujourd’hui. Elle a eu lieu conformément à l’accord conclu par les Présidents Vladimir Poutine et Barack Obama lors de leur réunion du 17 juin dernier en marges du sommet du G8 à Lough Erne.

La pratique de ces réunions est bien demandée. Plusieurs années ont passé depuis la création de ce mécanisme et la tenue la première rencontre dans ce format. Aujourd’hui, des deux côtés, nous avons eu une compréhension générale que cette pratique doit devenir régulière. Nous sommes d’accord que c’est une très bonne occasion pour discuter des questions clés de la sécurité internationale, sur lesquelles la Russie et les Etats-Unis peuvent vraiment coopérer afin d’aider à résoudre les problèmes existants dans le monde. Nous avons enregistré une entente avec les collègues américains de continuer à utiliser ce mécanisme pour répondre à toutes questions compliquées sur la base d’égalité, de bénéfice et de respect mutuels, et à développer des approches communes pour les traiter.

Une attention particulière a été payée aux problèmes de la défense antimissile. Monsieur Sergueï Choïgou va en parler d’une façon plus détaillée. La chose la plus importante que j’ai vu et entendu lors des pourparlers d’aujourd’hui, c’est qu’il y a une prise de conscience de la nécessité d’examiner cette question dans le contexte de tous les autres aspects qui ont, en quelque sorte, une incidence sur la stabilité stratégique. Le problème de la défense antimissile sous une forme très méthodique, afin de comprendre les risques qui sont ou ne sont pas créés pour la stabilité stratégique, dont l’approfondissement global intéresse les Américains et nous.

Une autre question que nous avons discuté était l’interaction dans la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive, les aspects d’actualité de la coopération dans l’espace, y compris dans le cadre du Comité de l’ONU des utilisations pacifique de l’espace extra-atmosphérique. Dans ce domaine nous avons beaucoup d’intérêts qui coïncident et d’approches communes pour résoudre les problèmes qui se posent suite au fait que l’humanité pénètre de plus en plus dans d’espace et fait face aux nouveaux phénomènes.

Parmi les thèmes régionaux nous nous sommes concentrés sur la Syrie. Ici, nous avons aussi une opinion commune que malgré tout il faut chercher à convoquer le plus rapidement possible la conférence «Genève-2», conformément à l’initiative russo-américaine, formulée lors de la visite de la secrétaire d’Etat John Kerry à Moscou le 7 mai dernier. Une attention particulière a été accordée à ce qu’il faut faire tout pour accomplir la tâche fixée lors du sommet du G8 à Lough Erne afin d’unir les efforts du gouvernement syrien et de l’opposition en vue d’éradiquer le terrorisme du territoire syrien et d’expulser les terroristes du pays. Bien sûr, pour le faire, nous avons besoin d’un accord de base entre l’opposition politique et le gouvernement syrien sur la période de transition, qui avait été convenue dans le cadre du Communiqué de Genève en juin 2012. Tout doit être basé sur un accord entre le gouvernement et la délégation de l’opposition. Nous avons convenu que les experts de la Russie et des Etats-Unis se réunissent une nouvelle fois pour discuter des aspects spécifiques de la préparation de la conférence. Cette réunion aura lieu à la fin du mois courant.

Nous avons également discuté de l’Afghanistan. Il a été noté que, dans notre intérêt commun, il faudrait faire tout pour que ce que ce pays était moins un défi en termes de menaces de terrorisme, de crime organisé, d’industrie de la drogue. Nos collègues américains ont exprimé leur reconnaissance pour le transit par la Fédération de Russie. Depuis l’entrée en vigueur de l’accord entre les deux pays sur le transit, en 2009, plus de 3,4 mille vols, transportant plus de 265 mille soldats américains, ont été effectués à travers le territoire russe. Ces chiffres sont impressionnants et ils montrent à quel point il est important de poursuivre la coopération sur ce sujet, en particulier dans le contexte du facteur de l’année 2014, lorsque les principaux contingents seront retirés du pays et des élections auront lieu en Afghanistan. Nous sommes unis dans la nécessité d’accorder une attention particulière au réglement politique, à la recherche des formules qui permettraient aux Afghans de déterminer leur propre destin et de vivre dans un état dans lequel toutes les minorités se sentiraient en sécurité.

Nous avons échangé des vues sur le programme nucléaire iranien. Comme nos homologues américains, nous nous attendons à la tenue rapide de la prochaine réunion du groupe «trois plus trois» avec des responsables iraniens. Nous voulons soutenir l’esprit du nouveau président de l’Iran, qui a déclaré qu’il était prêt à une meilleure ouverture dans ce domaine et à la recherche des accords.

Nous avons des points de vue similaires sur la situation dans la péninsule coréenne. La Russie et les Etats-Unis soutiennent la mise en place rapide des conditions pour la reprise des pourparlers à six.

Nous avons également tenu des réunions séparées entre les Ministres de la Défense et des Affaires étrangères. Lors de ma rencontre avec John Kerry nous avons discuté des questions d’actualité des relations bilatérales et ont convenu que nous avons toutes les conditions pour progresser. Nous avons beaucoup de réserves, y compris une série de déclarations communes et accords, prêts à être signés, et nous allons continuer à avancer dans cette direction. L’ambiance est très positive, et cela nous plaît. En général, nous estimons que ces consultations contribuent au rapprochement de nos approches sur un certain nombre d’aspects concrets liés à la stabilité stratégique. Certes, elles seront poursuivies et seront utiles pour les efforts visant à renforcer la stabilité dans le monde.

Question: Est-ce que lors des négociations vous avez abordé le sort d’Edward Snowden, a cause duquel Obama n’irait pas à Moscou? Dans ce contexte, êtes-vous d’accord avec les déclarations des collègues américains qu’après ce refus les deux pays ont presque atteint l’état de la «guerre froide»?

Lavrov: Tout ce que nous avons raconté aujourd’hui avec Sergueï Choïgou sur notre travail avec John Kerry et Chuck Hagel montre que nous n’avons pas de «guerre froide», au contraire – nous avons un partenariat le plus étroit, et un bon potentiel pour le renforcer. Edward Snowden est une anomalie. Par exemple, nos collègues photographes «visent» un orateur en attendant qu’il se gratte ou éternue. Et si, après cette conférence de presse, tout les téléspectateurs et les lecteurs n’appendent qu’une photo de Sergueï Lavrov qui se gratte ou éternue, ce sera l’image la plus déformée de ce qui était ici. Edward Snowden est un épisode.

Nous avons présentés tous les arguments sur ce sujet depuis longtemps. Le président russe Vladimir Poutine, des représentants du Service fédéral des migrations de Russie ont intervenu là-dessus. Nous avons agi en stricte conformité avec notre législation et le droit international. Nous ne pouvions pas agir autrement, d’autant plus nous n’avons pas d’accord sur l’extradition avec les Etats-Unis, car les USA ont depuis de nombreuses années refusé de le signer. Mais d’aujourd’hui le problème d’Edward Snowden n’a été abordé que tangentiellement. C’est un épisode désagréable, et nous comprenons qu’il y a une forte concentration d’émotion autour de cette question. Mais il ne doit pas et ne peut pas saper nos intérêts communs, qui sont très semblables: dans la lutte contre les nouveaux défis et menaces, sur la stabilité stratégique. À la suite de la réunion d’aujourd’hui, je ne vois aucune raison nous permettant de dire que nos relations ont rétrogradé. Le sommet est reporté, contrairement à ce que la presse écrit sur son annulation. C’est la partie américaine qui a reporté le sommet. Je suis sûr que l’invitation que le Président Barack Obama a gardée, sera utilisée.

Question (aux deux ministres): A l’issue des pourparlers pourriez-vous parler du changement du niveau de confiance entre la Russie et les Etats-Unis, de la coopération militaire et technique (plans pour 2014) et des perspectives de contacts dans les affaires étrangères (également en 2014)?

Lavrov (parle en premier): Je vais répondre brievement. Avec le secrétaire d’Etat américain John Kerry j’ai des relations de longue date. Quand il était sénateur ces relations étaient de confiance, de respect mutuel et professionnel. Je suppose que le niveau de confiance nécessaire existe toujours. La réunion d’aujourd’hui l’a confirmé. Comme la confiance est particulièrement précieuse dans le domaine militaire, Sergueï Choïgou ajoutera ses réflexions.

Question (traduite de l’anglais): Le Président Barack Obama dit que la Russie s’est embourbé dans la mentalité de la «guerre froide». C’est pour cette raison que les relations sont dans une impasse. Comment pourriez-vous commenter le fait que le voyage de septembre en Russie a été considéré comme une perte de temps. Il est évident que le cas d’Edward Snowden affecte les relations russo-américaines. Peut-être il serait mieux de l’extrader pour améliorer la situation?

Lavrov (traduit de l’anglais): Nous devons respecter nos obligations légales. Les mesures que nous avons prises à l’égard d’Edward Snowden sont conditionnées par la législation de la Fédération de Russie, ainsi que par nos obligations internationales.

Par ailleurs, aujourd’hui, lors d’une conversation informelle avec John Kerry, je lui ai dit qu’il y avait le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966, qui avait été largement discuté et promu par les Etats-Unis. Ce document indique que la liberté d’information est nécessaire, mais elle devrait être limitée aux cas spéciaux, tels que les soins de santé (et autre chose), et afin d’assurer la sécurité nationale. Lorsque le pacte avait été ratifié par les Etats-Unis, ils ont fait une déclaration officielle qu’il faisait partie des instruments de ratification, qui stipulait que les Etats-Unis ne reconnaissaient pas les restrictions sur la liberté d’expression, y compris les restrictions liées à la sécurité nationale.

J’ai déjà dit qu’Edward Snowden n’était pas le sujet principal de nos discussions, il avait été mentionné comme un fait existant. C’étaient les questions, qui sont à l’agenda et qui sont très intéressants à nos deux pays et au monde, au centre des discussions. Il n’est pas raisonnable de dire que ce cas particulier est une raison suffisante pour remettre en question la relation entre la Russie et les Etats-Unis.

Quand John Kerry est devenu le secrétaire d’État et nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans sa capacité actuelle, nous avons discuté des questions générales concernant le développement de nos relations. Je me souviens très bien que, après la conversation, il a dit qu’il croyait à la possibilité de changer les relations russo-américaines et avait encouragé à travailler comme des adultes. C’est exactement ce que nous essayons de faire, parce que si des petits épisodes deviennent un obstacle pour le reste, c’est une politique tout à fait mauvaise.

Beaucoup de citoyens russes ont été illégalement détenus par les Etats-Unis dans les pays tiers, en violation de l’Accord consulaire entre nos deux pays. Des dizaines de personnes. Nous nous concentrons sur chacun de ces cas, mais nous ne disons jamais qu’avant que vous ne le faites pas comme nous le demandons, nous n’allons pas discuter avec vous de l’Afghanistan, de la défense antimissile, etc. La vie est beaucoup plus compliquée que l’idée d’un cas particulier comme une «marche ou crève».

Question (traduite de l’anglais): Est-ce que après les pourparlers d’aujourd’hui il y a encore un espoir que «Genève-2» aura lieu? Cela fait longtemps que John Kerry et vous discutez de cette question, mais pourtant l’espoir pour cette conférence est toujours très faible. Avez-vous pu réaliser certain progrès sur ce sujet?

Lavrov (traduit de l’anglais): La Russie a rempli ses obligations — le gouvernement de la Syrie a clairement indiqué qu’il était prêt à envoyer une délégation sans aucune condition préalable, ainsi qu’à travailler sur la mise en œuvre du Communiqué de Genève du 30 juin 2012. Nous attendons toujours la même chose de l’opposition.

John Kerry m’a assuré qu’on allait convaincre l’opposition de participer à la conférence «Genève-2» sans conditions préalables, sur la base d’un accord avec le gouvernement et conformément au Communiqué de Genève.

Question (traduite de l’anglais): Comment le refus du président Barack Obama de se rendre en visite en Russie a influencé le cours des pourparlers d’aujourd’hui?

Lavrov (traduit de l’anglais): Cette nouvelle n’a pas eu d’effets négatifs. Je voudrais vous corriger: vous parlez de l’annulation, mais dans le communiqué il s’agit du report à une date ultérieure, ce qui a été confirmé lors de notre rencontre dans le format «deux plus deux».

Nous avons préparé un nombre de documents pour l’examen par les présidents, y compris une déclaration générale de base sur les relations bilatérales, une déclaration qui vise à donner une impulsion au développement des relations commerciales et économiques. Une rencontre avec des représentants de la communauté des affaires était prévue au cours de la visite d’Obama en Russie. Nous avons également préparé une déclaration sur la lutte contre le trafic de drogue, une convention sur l’avenir des centres nationaux pour réduire les dangers nucléaires, un accord de coopération dans les recherches scientifiques dans les secteurs nucléaire et énergétique, ainsi qu’un nombre d’accords qui seront soumis à l’attention des présidents, y compris le rapport de la Commission présidentielle et l’ensemble de ses plus de vingt groupes de travail.

Je voudrais également vous rappeler que lors de la rencontre des présidents au sommet du G8 à Lough Erne, ainsi que lors de leur réunion à Los Cabos en 2012, le Président Vladimir Poutine avait offert de payer plus d’attention à la question des citoyens — l’interaction de la société civile, y compris l’avancement vers un régime d’exemption de visa. Nous nous attendons à ce que lors de la prochaine rencontre des présidents une décision d’entamer des négociations sur la question de l’exemption de visa pourrait être prise.

Ainsi, l’ordre de jour est vaste, ce qui a été confirmé lors de la réunion dans le format «deux plus deux». Nous prêtons l’attention à des questions concrètes, plutôt qu’aux sujets que certaines personnes voudraient voir comme titres dans les médias.