Interview du Ministre des Affaires étrangères de la Russie Sergueï Lavrov pour un documentaire dédié à Viktor Stepanovich Tchernomyrdine de Sergueï Brilev sur la chaîne «Rossija 1″, le 9 avril 2013

Question: Viktor Tchernomyrdine a été Premier ministre de la Russie, même Président a.i. Il était la deuxième, voire la première personne dans le pays. Pour un diplomate au rang d’Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire c’est «le plafond». Pour Viktor Tchernomyrdine c’était, paradoxalement, la descente d’une marche. Comment a-t-il accueilli? Qui était-il au ministère des Affaires étrangères?

Lavrov: C’était un membre de notre équipe absolument naturel. J’avais connu Viktor Stepanovich depuis le début des années 1990, quand, après quelques tentatives (on a quand même voté pour lui), il est devenu Premier ministre. A cette époque je le connaissais déjà, car en 1993 je l’avais accompagné dans quelques voyages, y compris aux États-Unis. A Washington, il s’est montré comme un brillant négociateur, capable de convaincre même des gens comme l’ancien directeur exécutif du Fonds monétaire international Michel Camdessus. Viktor Tchernomyrdine a longtemps expliqué et, finalement, il l’a convaincu de la nécessité d’obtenir un prêt pour financer ce qu’on appelle la «livraison vers le Nord». Au début M.Camdessus ne comprenait pas de quoi il s’agissait, mais M.Tchernomyrdine avait expliqué que vu taille du pays, sa géographie et les conditions climatiques il est nécessaire d’assurer la livraison dans les zones reculées de la Fédération de Russie en automne, avant l’arrivée du temps froid.

J’étais avec lui à Cap Canaveral, où, en automne 1993, on avait discuté avec les américains les perspectives de la coopération dans l’espace. Dans cette situation Viktor Stepanovich a également montré une excellente connaissance du sujet et la capacité de construire la ligne de négociations. Après la démission du poste de Premier ministre et sa nomination d’avril jusqu’à octobre 1999 en tant que représentant spécial du Président sur le règlement de la situation autour de la République fédérale de Yougoslavie, nous nous sommes entretenus à plusieurs reprises.

A cette époque là il y avait beaucoup de critique au sujet des arrangements qui ont été élaborés par lui et son partenaire, ancien président finlandais Martti Ahtisaari. Mais le résultat était tel qu’il est fixé dans la Résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’ONU, considérée par les Serbes comme la «bible» et la référence pendant toutes ces années.

Question: C’est à propos de l’intégrité territoriale de la Yougoslavie et du Kosovo en tant que partie intégrante de la Serbie?

Lavrov: Et la garantie les droits de toutes les minorités ethniques en Serbie, en général, et au Kosovo, en particulier.

On peut avoir des attitudes différentes envers les compromis auxquels recourt n’importe quel négociateur, mais le résultat du travail de Viktor Tchernomyrdine sur la crise yougoslave mérite la plus haute appréciation.

Puis il était nommé comme ambassadeur en Ukraine. Après ma nomination au poste de Ministre, Viktor Tchernomyrdine m’a téléphoné, il a fait un déplacement de Kiev, et nous avons eu une très bonne conversation, en partageant nos souvenirs de notre travail ensemble aux posts précédents. L’essentiel est qu’il n’a jamais fait impression d’un homme rétrogradé, écarté de certaines questions importantes. De tout son cœur, avec tout l’enthousiasme et l’énergie il était dans cette affaire très importante et professionnelle. Justement professionnelle. Il se nommait «un jeune diplomate», mais en réalité il était un diplomate avec une majuscule. Il était en souci des relations russo-ukrainiennes, et c’était évident. Il venait souvent à Moscou spécialement pour faire avancer telle ou telle proposition. En dehors des ministères de l’économie, du commerce, de l’industrie, des finances, il venait toujours au ministère des Affaires étrangères. S’il savait que j’avais d’autres plans, il ne me rendait pas visite.

Question: Autrement dit, il respectait la hiérarchie?

Lavrov: Il rendait visites aux vice-ministres, aux directeurs des départements et, vous n’allez pas croire, au chef de la section résponsable pour l’Ukraine. Il ne faisait pas fi, il venait lui-même, il n’appelait pas dans son bureau, bien qu’il en avait un au Kremlin et un autre à la Place Staraya. C’était une personne absolument ouverte, professionnelle, sans aucune arrogance. J’ai gardé les souvenir les plus claires de lui. Les leçons, qu’il donnait par son attitude aux affaires, méritent d’être utilisées pour éduquer les jeunes.

Question: Le Ministère des Affaires étrangères de l’Ukraine a fait une  tentative de le déclarer «persona non grata». En réponse il y avait une réaction violente à la Verkhovna Rada. Comment vous l’avez perçu?

Lavrov: A vrai dire, je n’ai pas pris au sérieux l’idée mise en avant par le Ministère des Affaires étrangères ukrainien. Je ne me souviens plus qui était ministre des Affaires étrangères de l’Ukraine à ce temps là. La majorité écrasante des politiciens ukrainiens, des députés, des membres du gouvernement et, surtout, la grande majorité du peuple ukrainien comprenaient parfaitement bien que derrière le bluff apparent, la raideur de Viktor Tchernomyrdine se cachait son sincère et profond désir de promouvoir nos relations, de faire tout son possible pour le bien de l’amitié et de la prospérité des peuples russe et ukrainien. C’est vrai. Aujourd’hui il est déjà difficile de se rappeler exactement de notre réaction, mais je suis convaincu que cela ne va pas évoluer dans l’avenir.

Question: Est-ce qu’il voulait rentrer à Moscou au point culminant des «affaires oranges»? Naturellement, il n’a pas apprécié ce changement de cap radical de Kiev.

Lavrov: Non, il n’a pas «quitté le navire», au contraire il faisait tout pour que ce «navire» ne coule pas et que toutes les «crevasses» soient bouchées. Si on parle des relations russo-ukrainiennes, c’est, en grande partie, grâce à son entêtement que nous avons gardé la base des relations sans les laisser tomber jusqu’au bout.

Question: Est-ce que vous avez l’impression que, parfois, Viktor Tchernomyrdine se cachait, se masquait derrière son vice de parole? Deux-trois  fois j’ai assisté à des situations où il donnait un illogisme grammatical compliqué, mais une minute plus tard en russe très bon et correcte, avec des gérondifs, il revenait à la même idée.

Lavrov: Je ne pense pas qu’il inventait des plaisanteries naïves ou des blagues qui avaient l’air naïf d’une manière artificielle, pour gagner du temps et de passer ensuite aux choses sérieuses. Il était tout naturel. Le caractère national et aphoristique a été profondément enraciné en lui. Je ne vois aucune contradiction dans le fait que l’homme peut «lâcher une bourde», veuillez m’excuser pour le jargon, comme un commentaire humoristique et ensuite avoir une conversation sérieuse en utilisant le langage politique et les termes.