Interview du Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, S.V. Lavrov, dans le cadre du programme « Vesti v subotu » avec Sergueï Briliov sur la chaîne « Rossiya 1 » Moscou, le 9 mars 2013

Question: Compte tenu des événements au Venezuela, une scène m’est revenue à l’esprit, à savoir quand Hugo Chavez lui-même a réuni les Présidents des pays de « l’Alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique » et les a présentés au Président russe. Le décès d’Hugo Chavez aura-t-il une influence négative non pas tant sur la coopération entre la Russie et le Venezuela, mais plutôt sur les relations avec cette alliance?

S.V. Lavrov: Nous devons en premier lieu nous soucier du sort du Venezuela et soutenir le peuple vénézuélien dans ces moments difficiles. D’après notre analyse (et les sondages de l’opinion publique vénézuélienne le confirment déjà), la majorité de la population – plus de 60% – se prononce en faveur de la poursuite de la politique initiée par Hugo Chavez. On travaille actuellement sur les questions juridiques qui détermineront le développement futur du processus politique dans le cadre de la Constitution et des décisions prises par le Tribunal constitutionnel. Il va sans dire que nous souhaitons au peuple vénézuélien de faire un tel choix qui réponde à leurs aspirations et aux intérêts visant le renforcement de notre partenariat stratégique.

Nous partons du principe qu’au Venezuela et en Amérique latine, la politique d’Hugo Chavez a profité d’un très large soutien. En témoigne la liste de dirigeants étrangers et de dirigeants des pays d’Amérique latine qui ont participé à la cérémonie funéraire d’Hugo Chavez le 8 mars. Tout en déplorant la perte subie par le peuple vénézuélien et les amis de ce pays, parmi lesquels la Fédération de Russie, nous devons avoir les yeux tournés vers l’avenir. J’espère que l’héritage légué par Hugo Chavez ne servira qu’à approfondir notre partenariat.

Question: Corrigez-moi si je me trompe mais même en cas de changement théorique d’idéologie du pouvoir en place au Venezuela, l’équipement militaire russe sur place requiert un entretien à long terme. Dans ce cas, les intérêts de la Russie sont préservés quoi qu’il en soit.

S.V. Lavrov: Dans tous les cas, les investissements à long terme sous forme de coopération militaro-technique ou de projets économiques, miniers, énergétiques et autres renforcent les relations entre Etats. Cela ne vaut pas uniquement pour le partenariat russo-vénézuélien mais pour les partenariats avec n’importe quel pays. Regardez les Etats-Unis et la Chine – les plus grands partenaires commerciaux avec un volume global d’échanges commerciaux s’élevant à des centaines de milliards de dollars. Ce « coussin de sécurité » économique permet de résoudre plus facilement les problèmes politiques complexes sur lesquels Washington et Pékin n’ont pas toujours le même point de vue. Nous cherchons constamment à faire en sorte que l’économie soit à la base de toutes nos relations avec le monde extérieur.

Ce n’est pas par hasard que j’ai mentionné les Etats-Unis. Lors de sa rencontre avec le Président des Etats-Unis, Barack Obama, en juin 2012 à Los Cabos en marge du sommet du G20, le Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, a dit que la priorité la plus essentielle devrait consister à approfondir la coopération commerciale et économique et surtout la coopération en matière d’investissements. Il va sans dire que dans une certaine mesure, cela aura un impact sur nos relations avec le Venezuela. Mais, et je le répète, nous respecterons le choix du peuple vénézuélien et nous espérons que ce choix sera soutenu par tous ceux qui nouent des relations avec le Venezuela et qu’il n’y aura pas de tentatives visant à influencer ce choix.

Question: Avant ma première rencontre avec Hugo Chavez, j’ai parlé à des personnes averties, des personnes qui le connaissaient, que j’allais probablement rencontrer un homme « tempétueux ». Mais en réponse, j’ai entendu dire qu’une surprise m’attendait. En effet, lorsque je l’ai rencontré, j’ai vu « un homme ultra rationnel », d’un sang-froid étonnant, qui ne ressemblait pas à la personne qui apparaissait lors des réunions et aux tribunes. C’était un homme surprenant, un personnage historique comme il n’en existe plus. Pensez-vous que la stabilité du système politique vénézuélien sur fond de rumeurs concernant une lutte interne est un fait incontestable ?

S.V. Lavrov: Je suis d’accord avec vous. Je me suis fait une idée similaire d’Hugo Chavez lorsque je l’ai rencontré plusieurs fois personnellement, y compris à Caracas. C’était un politique et un homme calme, réfléchi, très habile, érudit et qui connaissait la poésie, mais pas uniquement la poésie d’Amérique latine, mais également la poésie russe. Je crois vraiment que c’était un personnage historique.

Quant à la lutte politique interne, comme peut-être dans toute situation préélectorale, les forces politiques promouvront leur programme et leurs priorités pour convaincre l’électorat. J’ai remarqué que parmi les nombreux messages de condoléances qui ont retenti au Venezuela et à l’étranger, l’adversaire d’Hugo Chavez lors des dernières élections, Henrique Capriles, a fait une déclaration très juste en disant qu’il était affligé par cette perte et en soulignant qu’il n’avait jamais été l’ennemi d’Hugo Chavez, mais son adversaire. Selon moi, c’est une marque de respect étant donné les circonstances. J’espère que le processus politique et la campagne électorale iront dans le même sens.

Question: Hugo Chavez a créé « l’Alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique » pour l’Amérique latine, à laquelle participent en plus du Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua, Cuba et des petits Etats tels qu’Antigua-et-Barbuda. Il est important que la Russie ait bâti durant la période de règne d’Hugo Chavez des relations particulières avec nombre des pays susmentionnés. Il y a eu une percée dans les relations économiques et commerciales avec le Nicaragua ainsi qu’un renouveau dans les relations avec Cuba. Dans une large mesure, cela s’explique par le fait qu’Hugo Chavez leur fournissait du pétrole à un prix réduit, d’où la relance de l’économie dans ces pays et l’extension des possibilités pour la Russie. Etes-vous sûr que les prochaines générations de dirigeants vénézuéliens (peu importe qu’ils soient de gauche ou de droite) poursuivront cette politique par rapport à leurs voisins les plus proches, ce qui est important pour notre pays?

S.V. Lavrov: Je ne peux pas juger de la ligne de conduite que suivront les prochains dirigeants du Venezuela par rapport à leurs voisins, membres du groupe que l’on appelle ALBA. Mais ce qui s’est passé durant ces dernières années sur le plan de notre rapprochement avec ces pays – nos relations avec pratiquement tous les pays d’Amérique latine et des Caraïbes ont été intensifiées – reflète également, dans une large mesure, le fait qu’Hugo Chavez y a activement contribué. D’un autre côté pourtant, un grand intérêt pour cette région s’est fait jour en Russie et ce, pas uniquement sur le plan politique puisque les dirigeants de la vaste majorité des Etats d’Amérique latine – surtout dans le contexte de la création de la Communauté des Etats latino-américains et des Caraïbes (СЕLAC) – ont des positions très proches de la nôtre sur des questions internationales. On constate l’émergence et l’intensification d’un intérêt politique et économique mutuel. Les opérateurs économiques russes sont déjà suffisamment forts pour se tourner vers des contrées éloignées d’autant plus qu’il y a beaucoup de choses intéressantes en termes d’investissements en Amérique latine. Cela concerne également les petits Etats. Juste au début de cette semaine, j’ai rencontré (comme je le fais une fois par an) les Ambassadeurs de tous les pays d’Amérique latine et des Caraïbes. Je peux vous assurer, l’ayant personnellement ressenti (et les Ambassadeurs, appliquent sans doute la ligne de conduite dictée par leur Etat), qu’un tel intérêt ne faiblira pas mais ne fera que s’approfondir.

Question: Peut-être vais-je formuler cela trop crûment, mais pouvons-nous dire que bien qu’Hugo Chavez nous ait quitté, l’inertie – dans le sens positif du terme – dans le développement de nos relations persiste.

S.V. Lavrov: J’en suis convaincu. Et la réaction du peuple vénézuélien et des dirigeants d’Amérique latine aux événements actuels le confirme.