Intervention et réponses aux questions des médias du Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, S.V. Lavrov, à l’occasion de la conférence de presse conjointe suite à son entretien avec le Ministre des Affaires étrangères du Royaume de Belgique, Didier Reynders, le 28 janvier 2013

Mesdames, Messieurs,

Nous avons mené un débat de fond sur des questions bilatérales, sur la situation en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ainsi que sur d’autres problèmes internationaux. Nous avons unanimement conclu que les relations entre la Russie et la Belgique se développent très bien, surtout dans le domaine économique. Nous avons un vaste programme dans le domaine humanitaire et un bon dialogue politique. Dans le domaine économique, la Belgique a toujours été un partenaire commercial fiable et, malgré la crise, nous sommes parvenus à maintenir nos flux commerciaux à un bon niveau, soit plus de 10 milliards de dollars pour la seule année dernière. La coopération en matière d’investissement connaît une forte évolution. Les entreprises belges développent leurs opérations en Fédération de Russie. Je tiens à souligner leur activité dans les régions de notre pays. Nos entreprises deviennent également actives en Belgique et leurs projets y sont bien accueillis. Nous espérons que toutes les questions susceptibles de se poser dans le cadre de la coopération en matière d’investissement pourront être résolues sur la base d’un accord mutuellement acceptable, avec le soutien politique nécessaire et le concours de nos gouvernements.

Je tiens à rappeler la tenue, en automne à Bruxelles, de la 9e session de la Commission mixte de coopération économique entre la Fédération de Russie et l’Union économique belgo-luxembourgeoise dirigée pour la Belgique par Didier Reynders. Avant de devenir Ministre des Affaires étrangères, mon collègue a été pendant presque 10 ans à la tête du Ministère des Finances. C’est pourquoi, il nous intéresse d’entendre son point de vue prospectif sur la manière de surmonter les problèmes de la zone euro.

Nous avons débattu de la coopération entre la Russie et l’Union européenne. Nous apprécions l’attitude constructive de la Belgique en faveur d’un approfondissement de notre partenariat et de la poursuite du dialogue sur la libéralisation des visas. Nous avons également discuté de la situation au Conseil Russie-OTAN. Nous avons une compréhension commune de la nécessité de renforcer nos relations sur la base du principe d’une sécurité égale et indivisible, tel que proclamé lors de la création  du Conseil et de la formalisation des relations entre la Russie et l’Alliance Nord-Atlantique.

Parmi les problèmes dans les différentes régions, ce sont les événements en Syrie, au Mali et dans la région des Grands Lacs qui nous inquiètent tout particulièrement. A nos yeux, il est indispensable de trouver des solutions à même d’apaiser la situation au plus vite ainsi que de mettre rapidement et efficacement un terme à la violence et de résoudre les problèmes humanitaires qui se multiplient dans tous les foyers de tension.

Il va sans dire que nous avons procédé à un échange de vues sur une série d’autres questions parmi lesquelles le programme nucléaire iranien, le problème transnistrien et le règlement du conflit du Nagorno-Karabakh. Nous avons un intérêt commun à trouver des solutions qui, je le répète, satisferaient toutes les parties concernées et qui trouveraient leur fondement dans le droit.

Dans l’ensemble, j’estime que les discussions ont été fructueuses et je compte sur la poursuite de notre dialogue. Mon collègue m’a invité à me rendre en Belgique et c’est avec plaisir que j’accepte cette invitation qui m’a été adressée. Nous conviendrons ultérieurement d’une date pour cette visite.

Question: récemment, le candidat au poste de Secrétaire d’Etat américain, John Kerry, en commentant la situation en Syrie, a déclaré que le conflit ne pourrait pas être réglé sans la Russie. Est-ce là un signe que les Américains comprennent la nécessité de revenir au communiqué de Genève ou de trouver une issue alternative?

S.V. Lavrov: J’espère que les Etats-Unis comprennent qu’il est nécessaire de tout mettre en œuvre pour exécuter le communiqué de Genève. Quand mon futur collègue a mentionné qu’il était indispensable que la Russie apporte son concours, je peux vous répondre que nous avons déjà prêté pareille assistance en déployant des efforts en matière de règlement de conflit. C’est précisément la Russie qui, aux côtés de Kofi Annan, a initié une réunion le 30 juin 2012 à Genève. A cette occasion et dans le cadre d’un marathon de négociations de plus de 8 heures, nous sommes parvenus à nous entendre sur ledit communiqué. Le contenu principal de ce document est l’engagement de toutes les parties prenantes à la réunion de Genève d’exiger de la part de tous les acteurs syriens l’arrêt des effusions de sang et, de la part du gouvernement et de l’opposition, la désignation de négociateurs qui seront chargés de trouver entre eux un accord sur la composition et les pouvoirs « d’une autorité de transition ». Telle est la substantifique moelle des accords de Genève. La non-exécution des accords de Genève reste un véritable mystère pour moi. Nous contribuons activement à leur promotion et travaillons aussi bien avec le gouvernement syrien qu’avec tous les groupes de l’opposition sans exception, alors que la majorité des autres parties prenantes à la réunion de Genève travaillent seulement avec l’opposition, à sens unique.

A ce stade, notre aide devrait consister à convaincre toutes les parties prenantes à la réunion de Genève de prendre conscience de la triste situation dans laquelle se trouve la Syrie aujourd’hui et d’arrêter de soutenir la guerre « jusqu’à ce que victoire s’en suive » car c’est précisément la position de ceux qui réclament la disparition – quelle que soit la forme qu’elle prendra – du Président Bachar el-Assad. Nous devons les aider à se joindre à nous pour travailler avec l’opposition et le gouvernement afin d’assurer la mise en œuvre effective des éléments saillants des accords de Genève.

Je saisis cette occasion pour commenter un autre aspect du problème. Récemment, en réponse à des demandes adressées par des citoyens russes (surtout des femmes) établis de manière permanente en Syrie, nous leur avons prêté main forte en les rapatriant en Russie avec des avions du Ministère des situations d’urgence – avions qui fournissent par ailleurs une assistance humanitaire dans la région. Suite à cela, j’ai à nouveau entendu un commentaire d’une représentante officielle du Département d’Etat des Etats-Unis. Elle a déclaré avoir perçu dans cette action un signe de désenchantement de la part de la Fédération de Russie vis-à-vis du régime et une interruption de son soutien. Nous n’avons jamais été « sous le charme » du régime et ne l’avons jamais soutenu. Toutes nos actions visant la mise en œuvre des accords de Genève portant création d’une « autorité de transition » confirment que nous voulons stabiliser la situation et créer des conditions pour que  les Syriens eux-mêmes puissent déterminer le sort de leur peuple, de leur pays et de leur gouvernement. Telle est notre position et non le soutien à l’un ou l’autre « personnage » de cette tragédie. Nous espérons que nos collègues d’autres pays commenteront de manière plus juste les actions de la Russie en Syrie.

Question: la semaine dernière les Etats-Unis ont annoncé leur retrait du groupe de travail sur la société civile de la Commission présidentielle russo-américaine. La Russie a-t-elle reçu une notification officielle de ce retrait? Comment pouvez-vous commenter la situation?

S.V. Lavrov: les représentants américains nous ont dit qu’ils avaient pris la décision de mettre un terme à leur activité au sein du groupe de travail. Nous avions initialement eu vent de cette nouvelle par le biais de commentaires publics. Officiellement, les représentants du Département d’Etat des Etats-Unis nous ont donné cette information par oral et non par écrit.

Le groupe sur la société civile qui relève de la Commission présidentielle a été créé sur initiative des Etats-Unis. Nous avons soutenu cette initiative jugeant utile d’avoir un canal de communication direct entre les autorités à Moscou et à Washington. Si maintenant les Américains ne sont plus intéressés par un tel canal de communication direct, c’est leur choix. Nous ne pouvons pas les contraindre à maintenir le groupe s’ils n’y sont plus intéressés.

La position des Etats-Unis s’explique peut-être par la publication, l’année dernière, du rapport sur la situation des droits de l’homme aux Etats-Unis du représentant officiel du Ministère des affaires étrangères de la Fédération de Russie pour les droits de l’homme, la démocratie et l’Etat de droit, K.K. Dolgov. Peut-être que les collègues américains ont estimé avoir suffisamment d’informations émanant de ce rapport pour comprendre la position de la Russie. Je ne peux pas vous en dire plus.

Question: conformément à certaines informations, la réunion entre les six médiateurs internationaux et les représentants de Téhéran sur le dossier nucléaire iranien était prévue les 28 et 29 janvier. Si je suis bien informé, la rencontre n’a pas eu lieu. Savez-vous quand et où aura lieu cette réunion?

S.V. Lavrov: la rencontre a effectivement été reportée. A mon grand regret, les raisons de ce report sont tout à fait insatisfaisantes. Certains partenaires du « groupe des six » et les partenaires iraniens n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur le lieu exact de la rencontre – ni sur le pays, ni sur la ville. Une discussion idéologique a été engagée quant au lieu de réunion. Je ne vois pas de sens à poursuivre de telles négociations interminables sur des questions somme toute futiles. Nous sommes prêts à nous rencontrer dans n’importe quel lieu, le plus rapidement possible. Nous pensons que l’essence des négociations est plus importante que le cadre que peut offrir un lieu ou un autre. Nous espérons que le bon sens l’emportera et que nous cesserons de faire des caprices comme de petits enfants.