Article du Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, S. V. Lavrov « La philosophie de la politique étrangère de la Russie » publié dans l’édition du mois de mars 2013 du magazine « La vie internationale »

Le Président de la Fédération de Russie, Vladimir VladimirovitchPoutine, a approuvé, le 12 février de cette année, le nouveau Concept de politique étrangère de la Fédération de Russie. L’orientation du document, dont l’élaboration a duré plusieurs mois, a été donnée par le décret présidentiel signé le jour de l’investiture du chef du gouvernement. Le projet de Concept a été préparé avec les départements qui participent le plus activement aux activités internationales et fait l’objet d’un examen dans les différentes subdivisions de l’administration du Président russe. La communauté des experts russes ainsi que les membres du Conseil scientifique, placés sous la houlette du Ministère des affaires étrangères, ont été impliqués dans la préparation de ce document. Nous sommes reconnaissants à tous ceux qui ont exprimé leurs réflexions et propositions, y compris dans les pages de « La vie internationale ».

Comprendre le fait que le cap moderne et indépendant suivi par notre pays en matière de politique étrangère ne présente au fond pas de caractère alternatif – tel est le principal résultat de ces discussions. En d’autres termes, nous ne pouvons pas, même hypothétiquement, envisager de possibilité de « rattachement » de la Russie en tant que suiveur d’autres acteurs clés sur la scène internationale. L’indépendance de la politique étrangère de la Russie est déterminée par sa taille, sa situation géopolitique unique, sa tradition historique vieille de plusieurs siècles, sa culture et par l’identité de son peuple. Ce cap est aussi le résultat des vingt dernières années de développement de la Russie dans de nouvelles conditions historiques, période durant laquelle – au prix d’essais et d’erreurs – il a été possible de formuler une philosophie de politique étrangère répondant dans une très large mesure aux intérêts de la Russie dans sa phase moderne.

Le nouveau Concept conserve non seulement les principes clés de la version précédente de 2008, mais également les approches de base du document approuvé par Vladimir Poutine en 2000, à savoir le pragmatisme, l’ouverture, une approche multidirectionnelle et la promotion cohérente – sans confrontation – des intérêts nationaux russes. Ces principes ont démontré leur pertinence et leur efficacité. Qui plus est, ils prennent de plus en plus un caractère universel, c’est à dire qu’un nombre croissant d’Etats les utilisent dans leur politique concrète.

Le principal objectif des activités internationales de la Russie consiste à créer des conditions extérieures favorables à la reprise économique, à sa mise sur la voie de l’innovation et à l’amélioration du niveau de vie des gens. Il n’est pas exagéré de dire qu’une telle approche n’est pas seulement la conséquence de l’analyse de la situation actuelle du pays, mais est également tout à fait naturelle pour la Russie dans une perspective historique. A cet égard, j’aimerais citer une circulaire officielle adressée le 4 mars 1881 aux représentants russes auprès des cours des puissances étrangères à l’occasion de l’accession au trône de l’Empereur Alexandre III. Cette circulaire mentionnait que la Russie « a atteint son développement naturel; qu’elle n’a rien à désirer et rien à demander à qui que ce soit. Il ne lui reste qu’à consolider sa situation, à se protéger contre les menaces extérieures et à développer ses forces intérieures, morales et matérielles, en thésaurisant ses ressources et en augmentant son bien-être ». Cette approche est confirmée par Alexandre III en 1893 lorsqu’il écrivit que « le développement pacifique des forces de la Russie devrait devenir le sujet exclusif de toutes les aspirations de l’Etat et servir de préférence l’objectif d’une politique de paix ».

Au cours du dernier siècle, les guerres, les révolutions, la confrontation bipolaire empêchaient notre pays de se concentrer pleinement sur la mise en œuvre d’un programme créatif. Actuellement, cela devient possible car la Russie n’est en mauvais termes avec personne, se tient solidement sur ses jambes et réalise avec assurance ses plans de développement.

Evidemment, l’objectif consistant à garantir une intensification progressive du potentiel du pays n’est réalisable que dans des conditions de stabilité internationale, c’est pourquoi, pour la Russie, la garantie de la paix universelle et de la sécurité est simultanément l’obligation d’un acteur global, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, et une question clé de la réalisation des intérêts propres. A cet égard nous entendons des reproches quant au conservatisme de notre politique étrangère, à notre aspiration à prendre une position de défense, perdue d’avance, d’un statu quo qui change inévitablement. C’est une déformation évidente de la doctrine de politique étrangère de la Russie.

Oui, nous ne soutenons effectivement pas les tentatives de remaniement de la donne géopolitique dans les différentes régions du monde par le biais de slogans révolutionnaires y compris ceux liés à la promotion accélérée des processus démocratiques. Il y a de nombreuses raisons à cela. En Russie, on connaît trop bien la force destructrice des coups d’Etat qui ne conduisent pas, en premier lieu, à la réalisation des objectifs proclamés et qui souvent renvoient la société concernée dix ans en arrière en termes de développement. En fait aucune des ingérences extérieures par la force de ces quinze dernières années n’a conduit au résultat escompté, mais elles ont seulement contribué à générer des problèmes supplémentaires et à exacerber les souffrances de la population civile. Les décisions d’ingérence avaient initialement été prises sous couvert de défense de la population civile. Et enfin, l’augmentation du nombre de foyers d’instabilité suite aux actions et opérations militaires entreprises en vue de changer le régime en place conduit à une extension dangereuse des zones de turbulence dans les relations internationales et renforce les éléments de chaos dans ces dernières. C’est la voie directe vers une perte de contrôle sur les processus globaux ce qui serait un coup douloureux pour tous les membres de la communauté internationale, y compris les auteurs des ingérences extérieures.

Dans le même temps, rien ne peut être plus éloigné de la vérité que l’affirmation selon laquelle la Russie cherche à geler le statu quo. Nous partons du principe que le monde est à un tournant radical, qu’il se trouve dans une ère de profondes transformations dont le dénouement est pratiquement impossible à prédire. Cela est lié tant aux nouveaux risques qu’aux nouvelles possibilités et cela nous permet en quelque sorte de tout recommencer. Libérés des œillères idéologiques du passé, nous pouvons comprendre cela mieux que d’autres, c’est-à-dire ceux qui machinalement ou intentionnellement continuent à suivre les tendances idéologiques qui ne correspondent plus aux réalités du XXIe siècle. Si l’on regarde les événements internationaux de manière impartiale, on constatera que ce n’est pas la Russie qui promeut les approches archaïques de bloc dans les affaires internationales, qui fait de vaines tentatives de dresser une barrière entre elle et les autres oasis de sérénité et de sécurité et qui défend le protectionnisme dans le domaine militaro-politique au détriment de la proclamation des principes de sécurité égale et indivisible.

Les mouvements tectoniques dans le paysage géopolitique associés à la redistribution du pouvoir dans le monde exigent une évaluation des plus sérieuses – en toute honnêteté intellectuelle et sans essayer de faire des vœux pieux. Le gouvernement russe a maintes fois souligné que le processus de réduction des possibilités de l’Occident historique de jouer un rôle clé dans la politique et l’économie mondiales n’éveille pas de satisfaction et encore moins de malin plaisir à Moscou. Mais c’est une réalité objective qui doit impérativement être prise en compte. La communauté mondiale est confrontée à des questions stratégiques de taille, y compris celles relatives aux contraintes économiques de plus en plus évidentes comme conséquence de l’appât effréné du gain sans contrôle gouvernemental ou public, la reconnaissance de la pluralité des modèles de développement dans le monde actuel et la nécessité de trouver des sources de croissance ouvrant la voie à un nouveau système mu par les technologies.

Les bouleversements qui ont secoué la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord suscitent une inquiétude toute particulière. Il est tout aussi indispensable de les évaluer objectivement dans toute leur complexité, en évitant les clichés noir et blanc primitifs. Il est évident que ces processus se poursuivront encore pendant de nombreuses années et qu’ils seront probablement associés à la transformation douloureuse passée du tableau géopolitique de cette région.

Il y a de plus en plus de preuves dans les conditions actuelles de l’importance croissante du facteur d’identité civilisationnelle, d’une tendance plus marquée à la création de sortes de blocs civilisationnels. Dans cette situation, le choix est évident: soit une exacerbation des frictions interculturelles et intercivilisationnelles vers un conflit ouvert, soit un approfondissement du dialogue empreint de respect mutuel et d’égalité avec comme objectif la promotion d’un partenariat entre les civilisations. Peu de temps avant sa renonciation, Benoît XVI avait dit qu’aujourd’hui, en général, la poursuite de la paix par le biais du dialogue n’était pas une possibilité parmi d’autres, mais une nécessité absolue. Une telle position coïncide avec les approches russes.

Le Concept de politique étrangère comprend un système d’idées cohérent, formulé clairement et axé sur la résolution des problèmes de plus en plus complexes du monde moderne. Il ne fait pas allusion à l’isolationnisme et au renoncement à participer à la résolution des équations à plusieurs inconnues, dont regorge la politique mondiale aujourd’hui. Au contraire, nous sommes entièrement attachés à renforcer les efforts en faveur de l’organisation d’actions collectives de la communauté internationale pour trouver des réponses à des défis communs. Nous sommes convaincus que le moyen le plus fiable d’empêcher le passage de la concurrence mondiale à une forme d’opposition par la force est de travailler sans relâche pour assurer le leadership collectif des grandes nations du monde, qui devrait être représentatif des relations géographiques et civilisationnelles. Mais pour assurer le succès d’un tel travail, la reconnaissance des principales règles du jeu et la reconnaissance de la primauté du droit non seulement dans les affaires internes mais également dans les affaires internationales sont indispensables. Est-ce vraiment une situation logique quand les mêmes États qui se sont engagés à promouvoir de manière pressante ou même par la force les principes démocratiques dans d’autres pays s’écartent de la reconnaissance de ces mêmes principes sur la scène internationale?

La politique étrangère de la Russie est constructive et créative. Les activités de la diplomatie russe visent à exercer une influence positive sur les processus mondiaux dans l’intérêt de former un système stable et, idéalement, polycentrique et autorégulateur des relations internationales dans lequel la Russie occupera à juste titre le rôle de l’un des centres principaux. La majorité des experts et politiques sérieux s’accordent aujourd’hui sur le fait que le contenu principal de l’actuelle période du développement mondial réside précisément dans le renforcement cohérent de la multipolarité.

Nous sommes prêts pour un dialogue approfondi et sérieux avec tous les partenaires intéressés, étant entendu que nul ne peut prétendre avoir le monopole de la vérité. Il est évident qu’un véritable partenariat à long terme doit reposer sur un socle de valeurs communes. Ces approches communes ne peuvent pourtant être dictées par qui que ce soit. Les tentatives émanant de l’Occident de propager avec une persévérance messianique leur propre échelle de valeur pousse à se souvenir des paroles de O. Spengler: « Toutes ces valeurs sont épisodiques, localisées et, dans la plupart des cas, régies par des intérêts spirituels momentanés des habitants des grandes villes de type occidental et ne sont absolument pas universelles et éternelles ». En effet, la base morale commune des relations internationales devrait être le fruit d’un dialogue d’égal à égal et reposer sur un dénominateur commun spirituel et moral qui a toujours existé dans les grandes religions du monde. Le renoncement à des valeurs traditionnelles construites durant des milliers d’années, l’éloignement des racines culturelles et spirituelles communes, l’absolutisation des droits et libertés individuels est la recette de la perte de n’importe quel point de repère aussi bien en politique intérieure qu’en politique étrangère.

La Russie est un fervent partisan de la méthode de la diplomatie de réseau qui suppose la création d’alliances flexibles et croisées entre Etats en fonction de leurs intérêts communs. Un exemple de réussite de la formation de pareilles alliances avec la participation d’Etats répartis sur différents continents est celui des BRICS. En étant à la présidence du « Groupe des vingt », du « Groupe des huit », de l’OCS et des BRICS pour la période 2013 à 2015, notre pays suit une ligne de conduite énergique pour accroître l’efficacité de la contribution de ces formats multilatéraux dans le renforcement de la gouvernance mondiale. C’est l’une des manifestations concrètes de la politique étrangère multivectorielle de la Russie. Je ne pense pas qu’il serait aujourd’hui justifié d’essayer de construire une sorte de hiérarchie formalisée et rigide des relations avec nos partenaires dans les différentes zones géographiques. La flexibilité, la manœuvrabilité, la « polyphonie » de la politique étrangère russe est notre avantage évident qui nous permet de prendre en compte la fluctuation et le caractère changeant de la situation internationale.

Nous partons du principe que notre participation conjointe avec les partenaires au développement d’une coopération multilatérale approfondie sur le territoire de la CEI et une progression logique du projet d’intégration pour l’Eurasie constituent une contribution majeure à la création d’une nouvelle architecture internationale, dont les organisations d’intégration régionales sont les blocs constitutifs. De ce point de vue, l’absurdité d’essayer de défendre « sa propre » intégration, mais de s’opposer aux processus d’intégration chez ses voisins est évidente. D’autant plus que, dans le monde d’aujourd’hui, les fondements généralement admis des efforts d’intégration, surtout les règles de l’OMC, existent. La convergence des projets d’intégration, leur association en vue de former une boucle – voilà la voie qui peut garantir un développement stable à l’échelle mondiale. La Russie part justement de ce principe en proposant de s’orienter d’après l’objectif stratégique de créer une zone économique et humanitaire unique allant de l’Atlantique à l’Océan Pacifique et allant vers une intégration active de notre pays dans les processus d’intégration dans la région Asie-Pacifique.

La Russie, conformément à sa tradition, continuera à jouer le rôle de facteur d’équilibre dans les affaires internationales dont la pertinence est confirmée par la majorité de nos partenaires. Cela s’explique non seulement par le poids du pays à l’échelle internationale, mais également par le fait que nous avons notre propre opinion sur les événements qui surviennent, opinion qui se fonde sur les principes du droit et de la justice. L’attrait croissant de la Russie est également dû à l’extension du potentiel du « pouvoir discret » d’un pays qui offre une combinaison d’un riche héritage culturel et spirituel et d’opportunités uniques de croissance dynamique et qui a développé une interaction productive avec la communauté russe comptant plusieurs millions de personnes.

Par rapport aux points de vue des principaux acteurs internationaux sur les problèmes actuels les plus pressants, Moscou est convaincue que nous avons tout de même plus de points en commun que de divergences surtout en ce qui concerne non pas les approches tactiques mais les objectifs ultimes. Aujourd’hui, tout le monde est en effet intéressé par la réduction des zones de conflits internationaux et intra-gouvernementaux, par la résolution du problème de non-prolifération des armes de destruction massive et de leurs modes d’acheminement et par la limitation des possibilités des groupements terroristes et extrémistes. Il s’agit par conséquent de finalement venir à bout, non pas en paroles mais en actes, de l’égoïsme individuel ou de groupe et de prendre la pleine mesure de la responsabilité commune pour le sort de la civilisation humaine. Nous recevons régulièrement des avertissements quant à sa fragilité sous forme de catastrophes naturelles et humaines de grande envergure, y compris la récente « invasion » spatiale à proximité de Tcheliabinsk qui, si elle s’était produite dans une ville plus importante, aurait eu des conséquences bien plus dramatiques.

Nous saluons la tendance qui s’est esquissée ces derniers temps vers un rapprochement des approches des Etats les plus influents, surtout des membres du Conseil de sécurité des Nations Unies, dans le but d’unir les efforts pour régler par des moyens politiques et en s’appuyant sur le droit international les conflits existants dans différentes régions. Cela est également valide en ce qui concerne notre compréhension selon laquelle il n’y a pas d’alternative autre que les négociations au règlement de la crise syrienne.

Les points de vue du gouvernement russe relatifs à la politique étrangère au stade actuel du développement mondial sont formulés distinctement et sous tous les aspects dans le nouveau Concept. Ces points de vue se fondent sur le désir de maximiser l’utilisation de la capacité du pays au travers d’une vaste et fructueuse coopération internationale, au travers d’une résolution collective des situations de crise et par le biais d’un renforcement d’un programme unificateur et positif en politique mondiale. Nous comptons sur une réaction appropriée et constructive des partenaires.